Courneuve, restauration
Lorsqu’en février 1967, la Maison de la Jeunesse et de la Culture.
Maison du Peuple - Guy Môquet à la Courneuve
Photo Eric Madelaine
est inaugurée, la presse couvre l’événement et s’enthousiasme pour les réalisations artistiques constitutives de l’édifice. Elle rend en particulier hommage à La Conquête du bonheur, réalisée dans la salle de spectacle et au talent du peintre Mentor, auteur de cette peinture murale de 400 m2, avec laquelle il obtient une mention spéciale au Prix de la Critique.
Dans les tribunes du journal Carrefour, Franck Elgar salue alors l’« Initiative courageuse » de la ville de La Courneuve, car les frais de cette réalisation monumentale, ainsi que de la superbe rampe du maître ferronnier Raymond Subes pour l’ escalier hélicoïdal
Maison du Peuple - Guy Môquet: La rampe de l'escalier de Raymond Subes
(Photo Eric Madelaine)
du hall, comme ceux de la construction du bâtiment et de son fonctionnement, sont assurés sans aucune aide par la municipalité seule.
Depuis sa création et en une trentaine d’année, l’œuvre a connu une détérioration rapide. Avec ces dommages, tout à la fois causés par la pollution, l’utilisation fréquente de la salle et malheureusement également parfois l’ignorance du respect du aux œuvres d’art, il était devenu urgent d’intervenir pour sauver La Conquête du bonheur.

Commandée en 1965 par Jean Houdremont (1924-1971), alors maire de la ville, la peinture murale, a bien entendu bénéficié de réparations ponctuelles, en particulier pour répondre aux dégâts causés par une fuite d’eau du toit-terrasse et c’est James Marson, successeur de Jean Houdremont au poste de maire, qui décide de l’heureuse initiative d’une importante restauration. Pour cela, il fait appel au talent et à la compétence de Jacques Charmille, éminent spécialiste. Les travaux commencent le 1er septembre 1994 et sont prévus pour une durée de trois mois. Le résultat est spectaculaire, la peinture retrouve sa fraîcheur et son éclat. Des mesures sont prises pour préserver l’œuvre, (révision de l’étanchéité, climatisation de la salle, contrôle du degré d’hygrométrie, mise en place d’un discret dispositif de protection, etc.)

En octobre 1994, alors que Jacques Charmille et son assistante travaillent encore à la remise en état de l’œuvre, Jean Rollin écrit, pour le journal Regard, un article consacré à cette restauration et à ce qu’il qualifie, non sans humour : « La Reconquête du bonheur ».

La revue Univers des arts, publie en février 1998 un texte de Jean Rollin, expliquant l’importance artistique particulière de La Conquête du bonheur de Mentor. Le critique d’art attire l’attention sur le fait que le courage de cette commande par la ville de La Courneuve implique aussi une immense responsabilité pour l’avenir, car : « Quand une ville a la chance de posséder un chef d’œuvre aussi remarquable que cette salle Mentor, c’est, comme pour une fontaine Renaissance ou une chapelle romane, son honneur d’y veiller, de l’entretenir et de le faire connaître ».

Isabelle ROLLIN-ROYER, janvier 2010

JEAN ROLLIN, UNIVERS DES ARTS, N°29, FÉVRIER 1998

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JEAN ROLLIN, REGARDS - LA COURNEUVE, N°89, NOVEMBRE 1994

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Jean Rollin : Restauration de la fresque de la salle Mentor : "À la reconquête du Bonheur"

Comme pour annoncer que le trentième anniversaire de la mise en train approche, la décoration monumentale de Mentor à la Maison du peuple Guy-Moquet fait toilette.

C’est au mois d’octobre 1965, en effet, qu’à la demande de Jean Houdremont, alors maire de La Courneuve, le peintre catalan Mentor se lançait dans l’audacieuse entreprise visant à célébrer, sur 400 m² de murs et de plafonds, un thème épique : « La conquête du bonheur ». Il y fallait de l’enthousiasme et du souffle, son travail dura un an et demi.
Là, comme les maîtres d’autrefois interprétant les mythes classiques et chrétiens, Mentor confère à l’homme la place qu’il a toujours occupée dans la grande peinture figurative, la première. À la Maison du peuple, la réflexion proposée sous forme de symboles et dans les dimensions d’une imagerie plastique somptueuse, débouche sur l’espoir d’un avenir d’intelligence et de paix. Un poème de Jean Marcenac le dit en tête du livre consacré à ce chef d’œuvre : « Ce sont parois tout simplement pour la mémoire et la promesse… Le peintre en s’en allant t’a livré l’arc-en-terre, Le secret vivant des couleurs. »
Or, c’est justement des couleurs, de leur pureté et de leur vérité qu’il s’agissait récemment en comparant les fidèles reproductions du livre et l’état dans lequel se trouvait la peinture : on s’aperçut qu’elle s’était assombrie. S’agissant d’un travail relativement récent, cela ne pouvait provenir de la «patine», définie par l’académicien René Huygue comme « l’enveloppe que le temps apporte à l’œuvre d’art », c’est-à-dire le vieillissement de la matière, son altération, avec le vernis qui jaunit, la poussière incrustée dans le réseau des « craquelures d’âge » de la couche picturale.
La pollution de l’environnement industriel et d’un trafic intense sur la route de Flandre, une utilisation fréquente de la salle Mentor pour des activités variées, sont à l’origine de son encrassement rapide. La fraîcheur et l’éclat des coloris semblaient tellement altérés qu’il devenait urgent d’agir pour lui rendre son authenticité. Comme seul un spécialiste averti pouvait s’en charger, la municipalité fit appel à Jacques Charmille qui, pendant l’hiver 1976-1077, avait réparé les dégâts causés aux peintures du plafond par une fuite d’eau sur la terrasse. Dix ans après l’ouverture de la salle, Jacques Charmille et Chantal Levasseur, son assistante, devaient également nettoyer l’ensemble de la décoration.
Restaurateur de tableaux, Jacques Charmille travaille pour de nombreuses galeries et antiquaires. Servi par une longue pratique de son métier et de vastes connaissances en histoire de l’art, il se passionne également, et entre autres choses, pour la céramique. Il remis naguère en état l’une des plus belles faïence de l’apothicairerie du Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, vase balustre piriforme du XVIIIe siècle, de très grande taille, à décor polychrome et de rare qualité artistique, provenant des manufactures de Rouen.
En compagnie de James Marson qui s’intéresse de près aux activités des restaurateurs, j’ai vu ceux-ci juchés sur une échelle ou un échafaudage mobile, procéder au lent et minutieux labeur d’allègement que représente l’enlèvement partiel des vernis protecteurs de la peinture sur l’immense toile marouflée aux murs et aux plafonds de la salle Mentor. La salissure est enlevée, dix centimètres par dix centimètres, au moyen d’innombrables pincées de coton imbibé d’une émulsion de solvant, qui vont emplir des sacs entiers après usage.
On prend garde de ne pas perturber les glacis qui sont une couche transparente ou translucide colorée, permettant de faire vibrer et colorer les couleurs sous-jacentes. L’allègement est une opération des plus délicates, car si chez certains primitifs du XVe siècle par exemple, le nettoyage a pu être poussé jusqu’à la surface égale et lisse de la peinture, il n’en est pas de même aux époques suivantes, quand la matière est travaillée de telle sorte que les salissures et les noirceurs des anciens vernis, nichés dans les cavités formées par les superpositions et les mélanges d’empâtements et de glacis, ne peuvent être retirées sans effort. Cela réclame d’autant plus de précautions que chaque coup de pinceau, chaque touche traduisent un sentiment, un propos délibéré de l’artiste.

Panser les blessures infligées par le temps

Dès 1904, l’auteur d’un livre intitulé « Les Fléaux de la peinture », P.E. Dinet, assurait : « Il est plus difficile d’enlever complètement un vernis sans entamer la peinture que d’écorcher quelqu’un sans le faire saigner. Il faut ensuite avoir recours au retoucheur pour panser ces blessures, et les dégâts causés par le temps sont moins déplorables que ceux causés par la main d’un médecin si souvent imprudent. »
Moralité : si les ravages du temps et la saleté ont envahi le tableau, résignons-nous à le dévernir, mais avec des ménagements tels que la peinture ne soit jamais atteinte afin de retrouver si possible le vernis d’origine et dans tous les cas, les glacis.
Le revernissage interviendra après un minimum d’opérations secondaires comme le rebouchage des crevasses éventuelles, la retouche et l’exécution des raccords. Le vernis à retoucher, qui ne vernit pas et corrige les embus au moment où peint l’artiste, sert également au restaurateur pour raviver les couleurs en redonnant leur valeur aux vernis anciens ; Il permet les retouches, avant l’usage du vernis protecteur définitif.
La retouche consiste ici à réparer des dommages d’agressions de la peinture commise à l’insu des gardiens et qui dénote, de la part de quelques usagers sans scrupules, un mépris total du respect dû à l’œuvre d’art : fil électriques collés sur la toile, clous et agrafes enfoncés dans la peinture, graffitis, projections diverses… les nombreuses retouches destinées à supprimer ces bévues sont faites au fur et à mesure que le nettoyage avance.
Abordant le plafond, les restaurateurs ont dû retirer le système de tringlerie supportant des projecteurs de scène vétustes, hors d‘usage, et des hauts parleurs devenus inutilisables. La dernière fois que je me suis rendu sur pace, Jacques Charmille commençait les masticages et retouches du plafond.
La restauration, débutée le 1er septembre prendra fin en principe le 30 novembre. Le 21 octobre, tandis que j’écris ces lignes, beaucoup reste à faire. Des arabesques charnelles du Chaos jusqu’à la Ronde de l’Espace du plafond, annonciatrice d’un nouveau cycle de civilisation. Jacques et Chantal, en intimité profonde avec l’artiste, sont complices de cette aventure plastique qui les plonge au cœur de sa création et de la vie des formes. Dans ce tourbillon de couleurs lyriques, ils participent à la marche de l’humanité dont l’élan, malgré les reculs, ne s’affaiblira jamais.
Au contact permanent de l’œuvre qu’ils vont rendre aussi belle qu’à sa naissance, nos deux amis sont bien placés pour imaginer suggestions et propositions capables de la faire mieux apprécier. L’une des plus intéressantes concerne le merveilleux rideau de scène, évocation d’harmonie et de charme d’un bal populaire. Mais la scène étant occupée, le rideau jusqu’à présent disparaissait, roulé, invisible et le restant, hélas, le plus souvent. On va la réparer puis la déposer marouflée à la cire sur un panneau mobile. Comme Mentor l’avait prévu dans sa création, le rideau pourra venir ainsi s’aligner sur l’ensemble de la composition depuis le fond de la scène.

Créer un environnement

D’autres travaux sont décidés, comme le ponçage du parquet à exécuter impérativement avant le vernissage final, sinon la poussière se fixera encore sur la toile. Le parquet ayant retrouvé sa blondeur chaleureuse, réverbèrera de nouveau la lumière. Les restaurateurs retoucheront les imitations de faux marbre sur les poutres et les plinthes. La cabine de projection sera repeinte. Les rideaux qui garnissent la scène et les embrasures des fenêtres seront nettoyés ou changés.
La climatisation de la salle doit être conçue de façon à éviter surtout l’alternance redoutable des phases d’humidité et de sécheresse, qui provoque des phénomènes de dilatation et de contraction, réduit l’élasticité naturelle des matériaux et accélère leur vieillissement. L’humidité ramollit les colles, pourrit les toiles, bleuit les vernis. La sécheresse est à craindre en hiver par suite des effets dessicatifs du chauffage qui doit être progressif.
Une bonne conservation des peintures exige le maintien d’une ambiance climatique relativement constante et l’absence absolue de fluctuations brusques de température, beaucoup plus dangereuse que les variations lentes de même amplitude. C’est pourquoi, de jour comme de nuit, il importe de maintenir dans la salle Mentor chauffée, une température d e18 à 20 degrés centigrades, et un taux d’humidité relative d’environ 50%, norme imposée par les musées.
Une étude en vue d’un éclairage homogène est en cours. Elle vise à la mise en valeur du travail de l’artiste considéré comme dans chacune de ses parties, telles les natures mortes parfois difficiles à distinguer, car elles se présentent à contre-jour. L’intensité de l’éclairement sera mesuré afin qu’à la lumière naturelle et à la lumière artificielle, la peinture ne souffre pas de rayonnement excessifs. Outre l’avis d’interdiction de fumer, faudrait-il apposer un écriteau proclamant « Attention peinture » ? Non, mais la fragile et précieuse substance ne pouvant être touchée qu’avec les yeux, une main courant discrète mais efficace la garantira désormais de toute curiosité intempestive et des chocs.
La vie ardente et multiple qui anime « La Conquête du bonheur », fit dire à l’illustre peintre mexicain Siqueiros, venu la contempler presque achevée, qu’elle mériterait de marquer le renouveau de la peinture murale en France. Lors de la visite réservée à la presse, le 18 février 1967, une opinion pas moins favorable faisait l’unanimité des jurés du Prix de la critique, considéré comme le Goncourt des Beaux-Arts. Mentor déclaré hors-concours par le jury car il avait reçu le Prix du dessin en 1953 et le Prix des Peintres témoins de leur temps en 1966, se vit décerner pour La Courneuve, une mention spéciale du Prix de la critique.

Haut lieu artistique

Franck Elgar notait dans « Carrefour », en plus de la superbe réalisation de Mentor, la rampe d’escalier de Subes, la sculpture de Salendre en hommage à l’héroïne soviétique Zoïa, et remarquait : « Comme la Maison du Peuple elle-même, ces travaux sont dus à l’initiative courageuse de la municipalité qui en a assuré seule le financement. » Dans "Le Parisien", Maurice Tassart soulignait que « Mentor a su échapper au double écueil de l’académisme pompier et d’un certain « engagement » ». Quant à ce dernier point, il convient de féliciter M. Houdremont, maire de La Courneuve, qui suivant l’expression même de l’artiste, ne lui a pas cassé les pieds. Maximilien Gauthier écrivait dans « les Nouvelles littéraires » : « Éloquent sans la moindre redondance, le style de mentor s’impose comme celui d’un grand lyrique de la peinture. » À propos de Raymond Subes, membre de l’Institut, ferronnier des grilles de Saint-Germain-des-Prés, de la cathédrale de Rouen et des portes pour le siège central de la Banque de France, il affirmait : « Subes a édifié un escalier hélicoïdal en acier inoxydable ; son caractère de chef-d’œuvre, tant sous le rapport du goût que de la parfaite technicité, sera particulièrement apprécié par une population composée en grande partie d’ouvriers de la métallurgie. »
Dans le petit parc jouxtant La Maison du Peuple, est déposée une céramique polychrome grand feu, « Les Oiseaux sur le fil » (3,10 m x 2,54 m ; 1966), de Roland Brice. Cet ancien assistant de Fernand Léger, auteur de maintes céramiques monumentales dans la région parisienne, serait navré s’il vivait encore, de voir comment son œuvre aux vitraux saccagés à été mise à mal par des vandales. Jacques Charmille est chargé de le restaurer. Mais ne serait-ce pas urgent, la nuit de fermer à clé la porte du petit parc ?
Dans l’espoir de l’action culturelle qui permettrait, à La Courneuve comme au plan national et international, de rendre « La Conquête du bonheur » rénovée, attirante pour le grand public, un panneau ne devrait-il pas, à l’entrée de la Maison du peuple, mentionner son existence et les possibilités de visite ?

Jean Rollin, correspondant de l’Institut de France au titre de l’Académie des Beaux-Arts, conservateur en chef honoraire du Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, a été conseiller municipal de La Courneuve de 1959 à 1977.

L’espoir en une vie meilleure (Entretien avec Mentor)

Je ne voulais pas terminer cet article sans que Mentor y mis son grain de sel pour les lecteurs de Regards. De sa belle demeure de Solliès-Toucas (Var), d’où l’on découvre un site comme inspiré de la sérénité altière des paysages toscans, l’artiste a bien voulu répondre à mes questions.

- Que représente pour toi, en 1967, cette commande d’envergure de La Courneuve ?

Mentor : La reconnaissance de ma qualité de peintre capable de dire la fraternité.

- Qu’est-ce qui t’a poussé à accepter ce thème humaniste hors série ?

Mentor : J’ai toujours pensé que la société trouverait plus ou moins vite les chemins qui lui appartiennent pour aller de l’avant, et qu’il était nécessaire de le dire.

- Quel rôle a joué « La Conquête du bonheur » dans le déroulement de ta carrière ? Que t’a-t-elle apporté ?

Mentor : Elle m’a tout apporté : la joie d’avoir travaillé et contribué à ma façon, à dire l’espoir en une vie meilleure.